/!\Chris devient Keith
La matinée était passée rapidement, trop absorbée que j'étais à dévorer chaque parole de mes nouveaux enseignants, prenant malgré moi l'habitude de jeter des coups d'½il de temps à autres à Keith. Keith. tout dans son prénom laissait déjà deviner le personnage. L'occlusive, sourde vélaire, martelait le mot avec la rigueur et la précision du sculpteur appliqué. La suave orale, dont l'écriture différait de la prononciation, « i » calligraphiée « ei », annonçait l'originalité et l'inédit, un soupçon de rire , peut-être un simple sourire. La sourde fricative, sifflante, chantonnait comme un murmure, un timide secret recouvert d'un voile de tendresse. Keith. Une chanson dans mes oreilles qui s'intensifiait quand mon regard se posait sur lui.
Et voilà que je me retrouvais seule à cette grande table blanchâtre, un plateau clair posé devant moi, proposant un met appétissant. J'attrapais le couteau, empoignais la fourchette. L'aluminium des couverts frôla le morceau de viande juteux, s'enfonçant dans la masse rouge en libérant un parfum alléchant. Je portais une bouchée modérée à mes lèvres entrouvertes, et fis presque voltiger le morceau de steak quand le bruit sourd d'un plateau s'écrasa en face de moi. Rien de cassé, par miracle. Ce n'était que Kyara, qui, après avoir soudainement disparu à la fin du dernier cours, faisait à présent une entrée fracassante.
- Toujours pas changé d'avis ?
Voilà trois heures qu'elle me harcelait avec ce prénom qui me plaisait tant. Elle avait vainement essayé toute la matinée de m'introduire dans le groupe du jeune homme, mais je repoussais toutes ses offres.
Stupidités paradoxales.
Je mourrais d'envie de lui parler. Et pourtant, j'avais refusé à maintes reprises.
Stupidités paradoxales.
- Non, je reste sur ma position. Je ne veux pas forcer les choses.
- Et bah moi si !
- Quoi ?
C'était trop tard pour recevoir une réponse. Derrière elle se dessina une forme élancée, robuste, assurée.. Il arriva à la hauteur de Kyara, et posa son plateau à ses côtés. Moi, pauvre imbécile que j'étais, je le suivais du regard sans être capable de faire fonctionner le moindre de mes neurones. La fourchette toujours en l'air, je ne pouvais bouger, hypnotisée par cet ensorceleur aux multiples pouvoirs.
Kyara s'installa face à moi, un sourire victorieux remplaçant son habituel sourire béat.
Le vaillant chevalier, insouciant, continuait le cours de son héroïque destin, tandis que la sotte princesse n'osait braver sa timidité.
Stupidités paradoxales.
Stupidités paradoxales.